Conférence réalisée par

Hervez Luc 

Mardi 7 avril 2026

I « LA VIE OU MON CŒUR DANS LES ETOILES ».

Ces lettres, HERVEZ-Luc les a écrites dans la cuisine, dans l’avion ou le train.

« C’est une écriture bizarre, nous dit-il comme si quelqu’un tenait le crayon à ma place. Quand je les relisais le lendemain, j’avais l’impression que ce n’était pas moi ».

Puis il se passe deux choses : l’une est l’intervention de son ami Howard Buten, écrivain et clown célèbre, psychologue spécialiste de l’autisme (auteur de « Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué ») qui, après avoir lu les lettres d’Hervez- Luc, lui rend en disant : « je les ai remis en ordre logique, pas celui de l’écriture ».

Jacques Chancel entend parler des lettres et se souvient de sa rencontre avec leur auteur lors de son émission radioscopie de 1980. Il y avait invité HERVEZ-Luc en tant que metteur en scène de la compagnie l’oiseau Mouche. Il demande à HERVEZ-Luc de lui transmettre les lettres et dans la quinzaine qui suit, il incite celui-ci à les éditer.

Ce qui donne lieu au livre « La vie où mon cœur dans les étoiles » ( L’Harmattan 2012)

Nous avons eu le plaisir de recevoir cette poésie à travers les lectures qu’il nous en a fait.

Il nous parle des étoiles, des pleurs, du regard de l’autre, de la tendresse, de l’enrobage du carambar, de la fleur, du fil d’Ariane de son propre labyrinthe. « Je voulais m’approcher des étoiles, je montais haut, je criais après elles ». « Aujourd’hui j’écoute, j’entends le discours des étoiles entre elles, leurs mots se transformaient en notes de musique comme dans une symphonie ».

Ou encore : « Les mots sont des armes dont nous nous servons jusqu’à l’ultime silence ».

« J’aimerais être un mot …un verbe…un instant …une étoile ».

« Je goûte, je sens par le nez et par la peau les silences entre les notes de musique…C’est là, seulement là où je trouve de l’espoir ». HERVEZ-Luc

 

II « QUEL OISEAU MOUCHE TE PIQUE ? ».

Il n’y a pas de traces de sa carrière, alors ses enfants lui ont demandé d’écrire un livre sur sa vie.

HERVEZ-Luc est né à Roubaix et habite dans une rue ouvrière. Il se souvient des pavés, des charrettes livrant le charbon, la bière.

Dans sa rue, pendant les années maternelles, il joue avec une petite fille : Marie-Thérèse, elle ne parle pas. Ils avaient une complicité : suçaient des cailloux, mangeaient des herbes, dans le silence où ils écoutaient les oiseaux. Joyeux lurons, ils s’inventent des jeux.

A la rentée en CP, Luc est surpris de ne pas retrouver son amie en classe. Personne ne lui dit où elle est, alors il refuse d’aller à l’école. Il apprend à lire et à écrire dans le bureau du directeur.

Il apprendra ensuite que Marie-Thérèse a été envoyée en hôpital psychiatrique. Elle décède à 25 ans.

Orphelin à 12 ans, Luc est envoyé chez les Filles de la Charité à Roubaix.  On lui propose d’animer un atelier de théâtre pour les enfants. De là lui vient l’idée de créer une troupe où des gens comme Marie-Thérèse pourraient montrer ce qu’ils sont.

Puis HERVEZ-Luc en 1968 fait ses études d’éducateur spécialisé.

Il crée la Compagnie de l’Oiseau Mouche en 1981, une troupe permanente de comédiens en situation de handicap et qui sera reconnu comme un ESAT.

Depuis, plusieurs changements de direction se sont opérés, mais en restant fidèles aux fondations : la pratique artistique. Ce n’est pas une thérapie des autistes mais « une thérapie de l’opinion publique ».

III L’AUTISME

Cette présentation est issue du travail d’une étudiante en médecine.

L’autisme est un handicap invisible, aujourd’hui nommé TSA : trouble du spectre autistique.

Beaucoup d’a priori circulent autour de ce trouble.
Considéré comme un handicap en France depuis 1996, il appartient aux troubles du développement TND.

Le cerveau des personnes autistes fonctionne différemment.

Quelques chiffres : cela touche 1 personne/100, 7000 naissances /an, il y a 3 garçons autistes pour une fille (mais ce serait plutôt 4/5 ou 5/5). En effet, les filles seraient moins diagnostiquées, car elles développent des capacités d’adaptation qui masquent leur situation.

Des particularités communes s’expriment différemment chez chaque personne.

Les invariants sont : des difficultés d’interactions sociales, de communication, de comportement et des difficultés sensorielles.

Il y a une difficulté à comprendre son propre état mental et ceux des autres, à comprendre le langage non verbal.

  • Les troubles du comportement :

Certaines personnes autistes ne sont pas capables de parler, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont stupides et incapables de comprendre.

Elles peuvent s’exprimer à l’écrit, via la langue des signes ou utiliser des méthodes de communication alternatives comme le PECS ou le Makaton, avec des pictogrammes.

Les personnes autistes ont des comportements spécifiques, qui sortent de la norme. Ce peut être des comportements tendant à être répétitifs et rigides, avec des routines et des rituels.

Elles supportent mal le changement, font tout de la même manière et ça vire parfois au TOC. Elles ont des intérêts spécifiques, des passions, quasi obsessionnelles.

  • Les troubles sensoriels.

Les personnes autistes ont des hypersensibilités ou des hyposensibilités. Les bruits et la lumière trop vifs peuvent être douloureux et angoissants.

L’autostimulation désigne un geste répétitif que la personne autiste fait encore et encore. Ces gestes ont une utilité pour la concentration, sécuriser, vaincre des troubles sensoriels. Cela permet de gérer les émotions, de supporter l’environnement.

Si on les en empêche, les personnes peuvent entrer en crise.

  • Les crises autistiques.

Le stress et la fatigue peuvent être tels qu’ils provoquent une crise autistique. Il y a des crises où la personne est vidée de sa substance. Elle s’éteint et se replie sur elle-même.

Des crises peuvent être explosives, comme les cris, l’automutilation voire de la violence.

La personne ressent une véritable souffrance mentale. Il faut éviter de les toucher, sauf pour les éloigner d’un danger. Elles ont besoin de se calmer.

  • Les maladies associées.

Ce peut être des troubles du sommeil, de l’épilepsie, des troubles de l’attention, de l’audition, des problèmes intestinaux…

III DE L’« OISEAU MOUCHE » AU « PAPOTIN ».

HERVEZ-Luc fait de nombreuses tournées en tant que mime, en France et à l’international, il se forme à la prise en charge de l’autisme, obtient un Master en ingénierie de la santé à l’Université Lille 2, sera vice-président de l’ESAT artistique des Chapiteaux Turbulents à Paris, administrateur du journal Le Papotin ou bien encore comédien émérite du théâtre de la ville de Moscou.

  • Histoire de vie de Laurent

HERVEZ-Luc est à Paris et il lui est proposé la direction d’un foyer de vie pour personnes autistes. Le projet d’établissement n’était pas adapté à ce public et le personnel, peu formé à l’autisme.

Il va pouvoir apporter son approche dans le projet du foyer et expérimenter la notion de pratique artistique avec des autistes.

C’est ce qui a permis à un jeune, que l’on va appeler Laurent, de trouver sa forme d’expression et de communication.

Ce jeune était souvent attaché, car il était violent ; il déchirait des tee-shirts, balançait des assiettes. Luc trouve dans son regard quelque chose d’intéressant.

Il propose à l’équipe, qui lui fait confiance, une nouvelle approche : on laisse le jeune aller et venir dans le parc, et on l’observe. On le voit fasciné, danser avec le vent.

Dans le même temps, une plasticienne cherche un atelier. Elle s’installe dans le foyer, fait ses sculptures, peintures et laisse la porte ouverte aux résidents.

Laurent s’approche de cet endroit, et au bout d’un certain temps y entre et regarde la plasticienne dans son travail.

Un jour il demande une feuille et se met à dessiner. Ce qu’il fait est remarquable. On lui fournit toiles et pinceaux, et il créée des tableaux.

Ceux-ci sont exposés au milieu d’œuvres d’autres artistes, prêtés par les peintres du coin. Les toiles de Laurent trouvent vite preneur. Il continue à peindre.

De la même façon, il va être intrigué par une compagnie de danse qui vient répéter au foyer (compagnie Kalam, qui propose des stages, ateliers de danse contemporaines et d’arts plastiques inclusifs, adaptés aussi pour les personnes handicapées. Compagnie implantée en Ile-de-France).

Laurent rejoint le groupe lors d’une répétition. Il se passe quelque chose entre les danseurs. Et il danse avec eux : avec le temps, Laurent est apaisé, n’est plus violent. « Il est en connexion avec le cosmos ».  HERVEZ-Luc nomme cela la spiritualité laïque. Cette connexion reste un mystère et amène à se montrer humble.

Que faire pour aider les autistes ? mettre de côté la posture de sachant, et chercher à rentrer en communication avec eux. Etre plus chercheur ? qu’éducateur : chercher les  clés d’une communication.

Les autistes sont très sensibles à la relation qu’on a avec eux. Si elle est sincère, authentique, le courant passe.

  • Le Papotin.

En 1978, les spectacles de l’Oiseau mouche sont en tournée, et Moïse Assouline, anthropologue, psychiatre, s’y intéresse. Il appartient au mouvement antipsychiatrique.

Il rencontre HERVEZ-Luc, qui devient administrateur du journal quand il est créé en 1989. Le Papotin est un journal français,  créé à l’hôpital de jour d’Antony par Driss El Kesri, éducateur spécialisé et premier rédacteur en chef, Moïse Assouline, psychiatre et président de l’association ainsi que d’autres membres. Il se définit comme un « journal atypique ».

 Sa rédaction est composée de contributeurs non professionnels, dont une majorité est porteuse de troubles du spectre de l’autisme.

Le chanteur Marc Lavoine s’engage auprès du journal, Maxime Le Forestier également. Jean-Jacques Goldman, Howard Buten sont les premiers invités, ainsi qu’André Dussolier, qui adhère mouvement antipsychiatrie.

Le principe était : des textes écrits par ces « journalistes ».

En 2019 sort le film Hors normes, réalisé par Olivier Nakache et Eric Toledano, partiellement inspiré de la rencontre entre les réalisateurs et la rédaction du journal.

Le souhait de Driss El Kesri était de continuer, d’où les séances du mercredi matin où les journalistes reçoivent des politiques ou artistes. Tous ne passent pas à la télévision.

En septembre 2022, France Télévisions lance l’émission Les rencontres du Papotin sur France 2, adaptée du concept du journal et développée à l’initiative d’Olivier Nakache et Éric Toledano , qui choisissent les invités. L’émission, tournée à l’Institut du monde arabe, met en scène des entretiens entre la rédaction et une personnalité invitée.

Gilles Lelouche a été choisi pour le premier pilote.

Dris a maintenant cédé le plateau, mais il assiste au montage et à la validation avant le passage à la télévision.

HERVEZ-Luc reste au bureau du Conseil d’administration : souhait que les anciens restent, pour garantir le maintien des valeurs d’origine.

Les journalistes ont beaucoup d’invitations pour voir des pièces de théâtres, dont ils assurent ensuite la critique. Ce travail ne guérit pas ces journalistes de leur autisme, mais les nourrit. Le groupe s’élargit à d’autres types de handicaps.

Certains font partie aussi d’un club rock, font des tournées : Astéréotypie est un groupe de post punk, il est composé de chanteurs et poètes neuroatypiques comme Claire Ottaway, Yohann Goetzmann. Ils font des salles de 2 à 3000 personnes. Stanislas Carmont, vu dans un Petit truc en plus, joue aussi avec eux.

  • Les Chapiteaux Turbulents

Turbulences, cofondée par Howard Buten, est une compagnie de recherche théâtrale, vocale et de langage multimédia avec des personnes présentant des difficultés d’intégration sociale et troubles de la communication, notamment autisme et troubles apparentés. 

Elle ouvre dans le 17ème arrondissement un lieu artistique et culturel.

 Hervez- Luc a accompagné la création des Chapiteaux Turbulents (Deux chapiteaux construits Porte de Champerret), accueillant un ESAT (culturel).

  • Quanta

QUANTA est une association à but non lucratif régie par la loi de 1901 fondée le 1er avril 1992 par HERVEZ-Luc à partir d’un projet d’école régionale de pratiques théâtrales installé dans le quartier de la distillerie à Villeneuve d’Ascq

L’association QUANTA s’est installée dans les murs de la Ferme PETITPREZ en 1994. Son objet repose sur la sensibilisation du tout public à la richesse de l’Expression Artistique, par ses activités de Compagnie de théâtre et Action Culturelle et propose une activité de Restauration comme support à l’accompagnement des personnes accueillies au sein de l’ESAT. L ’Estaminet deviendra l’ESAT en 2000.

Pourquoi l’Oiseau Mouche a fonctionné, conclut HERVEZ-Luc, c’est parce que les acteurs ont compris que c’était vrai. A la réussite du spectacle, les acteurs se sentent reconnus, et les parents sentent cette reconnaissance dont bénéficient leurs enfants.

L’art permet la spiritualité, que nous avons tous chacun. Ce chemin n’est pas linéaire, il est souvent semé d’embûches.

Mais il donne accès à ce qu’il y a de plus profond en nous.

                                                              Marie-Pierre Fourdinier, le 7 avril 2026

                                                                                  UTL Pévèle Carembault