Conférence réalisée par
Céline MOULYS
Mardi 18 novembre 2025
I LE PREMIER VOYAGE DES FRERES POLO A COMBALUK
- Le début du voyage commercial
Tout commence le 15 septembre 1254. Marco nait et grandit à Venise dans une famille de marchands. D’origine aristocratique, la famille est depuis longtemps engagée dans le grand commerce oriental. Son père Niccolo est parti avant sa naissance faire du commerce à Constantinople, où la famille possède des comptoirs, avec son frère Mattéo, oncle de Marco Polo. Ces comptoirs sont installés pour faciliter les échanges avec l’extrême orient, plaque tournante sur la mer Noire.
A l’époque, Constantinople, capitale de l’empire byzantin, est vénitienne, au détriment des génois.
On est dans un moment de troubles. Les frères doivent quitter Constantinople et ils rejoignent leur frère aîné Marco (Le Vieux) en Crimée. Ils ont le choix entre repartir à Venise, ou aller en direction des steppes tartares (nom sous lequel étaient désignés différents peuples d’Asie centrale. Ici le terme s’applique aux mongols). C’est le plus grand empire de son fondateur Gengis Khan. Celui-ci avait tout conquis, jusqu’à sept jours à cheval de Venise. Il conquérait les villages en faisant torturer les habitants. Les mongols avaient pris le pouvoir et dominaient par la peur.
En 1250, s’établissait un nouvel ordre mondial.
Il faut connaître les mongols pour mieux comprendre les tartares.
Histoire de Gengis Khan
Temüjin est l’aîné des enfants de Yesugei, chef mongol du clan Borjigin. Et de sa femme Hö’elün. Le père de Temüjin souhaite que celui-ci épouse la fille d’un chef d’une autre tribu, afin de favoriser l’unification des tribus mongols. Ainsi le fils aîné est devenu chef des deux clans et a été au-delà des espérances de son père : en 1206, il devient Gengis Khan (terme qui signifie souverain, dirigeant en mongol).
L’empire qu’il a créé par la violence, il va vouloir le faire perdurer par l’intelligence et l’éducation. C’était un visionnaire. Il veut transmettre aux générations futures, mais il n’y a pas d’écriture mongole. Il faut trouver une écriture qui corresponde aux sons de la langue, un mélange entre l’ouïghour (appartenant au groupe de langues turques, parlée en Asie centrale) et le tibétain.
Un autre Khan, Kubilaï, petit-fils de Gengis, va ensuite faire une deuxième écriture plus proche du tibétain.
Rencontre avec Kubilaï Khan.
Niccolo et Mattéo après avoir traversé un désert arrivent à Boukhara et s’y arrêtent trois ans, car la guerre entre les tartares fait toujours rage jusqu’au jour où un envoyé de Kubilaï vient les chercher, car le Khan veut rencontrer deux « latins » (peuples dont la langue est dérivée du latin, ce terme désigne aussi les chrétiens d’occident). La tolérance religieuse est un des grands principes de l’Empire mogol. Les religions, langues, traditions différentes vont cohabiter sous son règne. Ainsi les mongols de Chine sont particulièrement favorables au bouddhisme tibétain. Les mongols entretiennent aussi de bons rapports avec les musulmans d’Asie centrale. La mère de Kubilaï Khan est de confession chrétienne nestorienne. Cette secte est très influente à sa cour.
Kubilaï Khan s’intéresse particulièrement à la foi chrétienne et il demande aux deux vénitiens d’être ses messagers auprès du pape. Il souhaite que le pape envoie 100 émissaires pour christianiser son peuple, et il demande à Niccolo et Mattéo de rapporter un peu d’huile de la lampe du Saint -Sépulcre en souvenir de sa mère.
Pour cela, il leur fournit des tablettes d’or (protection du grand Khan dans tout l’empire). Véritable sauf-conduit, il leur garantit de pouvoir circuler sur toute l’étendue de l’Empire, sans être inquiétés et de disposer de tout ce dont ils auront besoin pour le voyage (chevaux, nourriture, matériel, hommes d’escorte). En or, ces tablettes prouvent qu’elles proviennent de l’Empereur.
Retour à Venise
Trois années sont nécessaires aux deux frères pour rentrer. Mais en 1268, le pape Clément IV est mort et quand ils arrivent à Venise en 1269, l’élection d’un nouveau pape est en cours. Niccolo fait la connaissance de son fils Marco, qui a maintenant 15 ans.
Tout le monde est étonné que les frères Polo aient survécu à leurs péripéties.
La mère de Marco est décédée. Niccolo se remarie et a un autre enfant avec sa nouvelle femme.
Marco est admiratif de son père. Il est fils de marchand, on suppose qu’il est allé dans une école payante, apprendre le latin probablement pour pouvoir échanger.
Il a dû apprendre les conversions : setier, boisseau, chopine, pinte, en litres, afin de pouvoir commercer.
Pendant deux ans, Niccolo et Matteo attendent l’élection d’un nouveau pontife : le conclave s’éternisant après la mort de Clément IV en 1268.
En 1271, les frères Polo reprennent la mer. Ils doivent demander au nouveau pape 100 émissaires, pour honorer leur promesse à Kubilaï. Ils emmènent Marco et naviguent jusqu’à Acre. C’est à partir de là que Marco Polo écrit son périple : « Les Merveilles du Monde » qui a été rédigé trente ans plus tard, grâce à l’aide de Rustichello de Pise, écrivain rencontré lors de la détention de Marco Polo à Gênes, vers 1298.
Il y a trente ans de décalage entre le début du voyage et la narration du livre, ce qui explique quelques imprécisions qui vont faire douter de la véracité des faits.
Rustichello fait la préface du livre, louangeant le voyage de Marco Polo. Ce livre est une véritable photographie du monde du 13ème siècle. C’est un guide à l’usage des marchands voyageurs, c’est aussi un essai anthropologique (sur les religions, les métiers, les costumes…). Il témoigne de l’histoire des sciences et des technologies inconnues en Europe.
C’est un récit fantastique, dans lequel Marco Polo raconte toutes les légendes qu’il va trouver sur son passage.
Mais comment cette aventure s’est-elle déroulée ?
II L’INCROYABLE VOYAGE DE MARCO POLO.
- La mission auprès du pape.
Saint Jean d’Acre est le principal port de Terre sainte, l’un des derniers ports encore aux mains des latins. Les trois hommes y rencontrent le légat du pape Teobaldo Visconti, qui les autorise à aller chercher l’huile sur le tombeau du Christ à Jérusalem et leur donne une lettre certifiant qu’il n’y avait toujours pas de pape en fonction.
Après un détour par Jérusalem pour en recueillir un flacon, ils embarquent pour Laïas, un port de Petite Arménie. A peine arrivés, ils sont rappelés par le légat Visconti, qui vient d’être élu pape sous le nom de Grégoire X et qui leur demande comment satisfaire Kubilaï Kahn, avec qui il était obligé de faire alliance pour repousser les mamelouks (milice formée d’esclaves affranchis)
Les trois hommes expliquent que Kubilaï cherche des émissaires, candidats à aller « enseigner » au bout du monde. Le pape ne leur accorde que deux « frères ».
Ils repartent à Layas, et apprennent que les sarrazins menacent de lancer une attaque contre la Petite Arménie. Craignant pour leur vie, les deux prêtres refusent d’aller plus loin et rentrent à Acre.
Les trois hommes traversent la petite Arménie, puis la Turcomanie, avec l’huile sainte, les courriers et présents destinés au Grand Khan.
- Les découvertes de Marco Polo.
A partir de ce moment, le récit de Marco Polo va s’attacher à décrire ses découvertes.
Par exemple, en Arménie, en se promenant Marco voit un homme mettre le feu à un liquide contenu dans un bol. Il s’agit d’une huile visqueuse que les habitants utilisent pour leurs lampes. Elle jaillit de la terre en abondance. Elle est aussi appliquée comme un médicament. En fait, il s’agit de pétrole.
Au sommet du mont Ararat, les hommes voient l’endroit où l’Arche de Noé s’est échouée après le déluge. Marco affiche un sens critique ; il fait la distinction entre ce qu’on lui raconte et ce qu’il voit. Il décrit où se trouve l’Arche, explique comment elle est inaccessible.
Marco Polo continue son voyage vers Bagdad. Le calife s’est converti à la foi chrétienne. La foi ferait-elle déplacer les montagnes, ou simplement un mouvement sismique de la terre ?
Puis Niccolo, Mattéo et Marco arrivent en Perse. Ils ne risquent plus rien car ils sont protégés par les tablettes d’or pour traverser la route.
L’une des étapes est la ville de Salva, où selon la légende, les Rois Mages étaient enterrés.
Marco Polo continue sa description du monde. Il découvre une espèce d’âne qui permet des déplacements. Ils achètent également des chameaux pour porter les marchandises.
Dans la vallée de Rudbar, lors d’une tempête de poussière, leur caravane est attaquée par des Karuna, peuple qui a le pouvoir de changer le jour en nuit. Issu de métissage entre tartares et femme indienne, les recherches témoignent que ces peuples auraient existé. Ils pillent des maisons. On suppose qu’ils faisaient brûler du pétrole, qui dégage une fumée noire et acre.
Puis les trois hommes se dirigent vers Hormuz, sur le golfe persique. Ils y découvrent une flotte locale, des nefs très fragiles. Les planches sont nouées avec des ficelles.
Alors ils changent de route et vont par voie terrestre vers l’Himalaya. A l’époque, les boussoles n’existaient pas. On parle du Levant (à l’opposé du ponant) là où se lève le soleil. Un instrument, fait d’une cuillère sur une tablette permet de s’orienter. On s’oriente aussi avec le vent grec, la tramontane, l’alizé.
Les marchands continuent par voie de terre. Marco Polo raconte l’histoire du Vieux de la montagne et de ses Assassins (le nom donné aux membres de cette secte vient de haschich, car ils avaient l’habitude de consommer cette drogue) : un sultan, disciple de Mahomet, pouvait commander n’importe quel assassinat, exécuté par ses combattants qui lui étaient entièrement dévoués. Ils furent ensuite éliminés par les tartares.
Puis la famille Polo continue vers le Tibet. Ils grimpent de plus en plus haut dans les montagnes du Pamir. Ils découvrent qu’à cette altitude (6000 m), aucun oiseau ne vole, le feu ne brûle pas, et il est impossible de cuire les aliments.
Dans la région suivante, Marco Polo décrit des malformations (goîtres), occasionnées par la carence en iode.
Les hommes entament ensuite la traversée du désert de Gobi. Ils utilisent des chameaux, équipés de clochettes, pour éviter de se perdre et faire fuir les démons. Le sifflement et le chant des sables troublent leur ouïe. Ces phénomènes ont été prouvés au 20ème siècle scientifiquement (le bruit du sable est différent selon le volume de sable balayé par un ou plusieurs doigts).
Ils font halte ensuite à Dunhuang. Là, Marco voit de l’amiante pour la première fois de sa vie. Extraite des mines des montagnes, séchée et pilée, elle est tissée pour faire des étoffes.
A Campcio (Zhangya), ils s’arrêtent trois ans pour apprendre la langue, puis arrivent au bout de quatre ans à Ciandu (Shangdu, en Chine), où ils retrouvent le Grand Khan.
Marco Polo lui décrit tout ce qu’ils ont vécu et s’excuse de ne pas avoir amené d’émissaire. Il dépose aussi les cadeaux du pape Grégoire X ainsi que l’huile sainte de Jérusalem. Kubilaï Kahn est intrigué par le jeune Marco, en raison de son intelligence et de son ouverture d’esprit.
III A LA COUR DU GRAND KHAN
Kubilaï Khan accepte toutes les cultures, religions et en tire le meilleur parti. Sa cour est très éclectique. Il pense que la chrétienté maintient dans l’obscurantisme, alors que le bouddhisme est plus ouvert.
Marco Polo dans son livre décrit d’autres merveilles. Il raconte que les mongols ont une monnaie de papier, et pour cela il va être moqué par les vénitiens. On se sert de l’enveloppe intérieure de l’écorce de l’arbre sur laquelle on appose le sceau du Grand Khan. A l’époque des Yuan, chaque billet est fait d’une feuille de papier plus ou moins grande selon sa valeur monétaire.
Le papier n’existe pas à l’époque. En Europe, on utilise des parchemins (peau d’animal : mouton, chèvre, vache), alors que la Chine a découvert le papier depuis longtemps.
Cette monnaie permet de sécuriser les échanges. C’est complètement révolutionnaire pour les européens, pour les vénitiens.
Première monnaie de papier au monde. Ils inventent l’imprimerie.
Comment peut-on croire un Marco Polo qui raconte des choses pareilles ?
Kubilaï met en place aussi des « relais postaux » : un cheval tous les 25 miles, et des relais de coureurs (5 km). Les messages traversaient le territoire « à la vitesse d’un cheval au galop ».
Etonnement aussi de Marco Polo de la redistribution de l’impôt : grenier commun qui sert à aider la population en cas de disette. L’impôt sert aussi à aider les familles qui perdent un proche.
Autres découvertes : des pierres noires qui brûlent jusqu’au lendemain : les mongols avaient découvert le charbon, et aussi la porcelaine d’une finesse exceptionnelle, dont le secret de fabrication est de pouvoir monter le four à 1200 degrés (700 à 900 degrés pour la poterie).
Il découvre également les animaux exotiques, dont les éléphants, les rhinocéros et observe pour la première fois des crocodiles et des serpents géants.
Marco Polo est fasciné par toutes ces découvertes.
Au bout de 17 ans, Marco, son père et son oncle ont envie de rentrer dans leur pays natal. Kubilaï s’oppose à leur départ.
Mais un évènement va surgir, qui va leur permettre de réaliser leur retour.
IV LE RETOUR
- La princesse mongole.
Arghun Khan, roi de Perse et petit neveu de Kubilaï perd son épouse, et il demande au Khan de lui trouver une femme. En 1288, le Grand Khan choisit comme future épouse une belle princesse de 17 ans répondant au nom de Cocachin.
Kubilaï va missionner les trois hommes, avec 14 nefs et 200 personnes, pour aller récupérer la princesse.
En 1292, les Polo commencent leur voyage sur la mer de Chine du Sud.
Mais la flotte de Marco connaît des accidents, doit braver des tempêtes et des maladies et de nombreux membres de l’équipage meurent en chemin (notamment du scorbut). Des pirates sillonnent les mers.
Sur les six cents passagers qui ont quitté la Chine, seuls huit survivent, dont Marco, Niccolo, l’oncle Mattéo et la princesse Cocachin.
Après deux longues années, ils finissent par arriver au port perse de Hormuz. Mais ils apprennent le décès du roi Arghun Khan.
La princesse Cocachin épousera le fils héritier du roi Arghun.
Ils apprennent aussi la mort du grand Kubilaï Khan.
- Retour à Venise
En 1295, les trois hommes rentrent à Venise. Ils avaient fait le mauvais choix de passer par Ormuz, Trébizonde et Constantinople, mais certains territoires étaient passés aux mains des génois. A Trébizonde on leur escroque de l’argent et des marchandises qu’ils ramenaient de Chine.
Lorsque les trois Polo arrivent chez eux en haillons, aucun de leurs parents ne les reconnait. Ils organisent une fête et montrent les diamants et émeraudes qu’ils avaient cousu dans la doublure de leur vêtement.
Marco Polo a alors 41 ans.
A cette période, Venise est en guerre contre Gênes. Marco participe à la bataille, mais les vénitiens sont vaincus. Marco Polo est fait prisonnier à Gênes.
C’est là qu’il rencontre l’écrivain Rustichello, qui parle aussi français. Il croit aux récits que Marco Polo fait de son long voyage et lui propose de les mettre par écrit dans un livre qui s’intitulera le » Devisement du Monde » puis « Livre des Merveilles ». Il paraîtra en 1299.
Celui-ci exercera une grande influence pour l’élaboration des atlas notamment. Il connait un immense succès en Europe et son influence traversera les siècles.
Marco Polo dira qu’il n’avait raconté que la moitié des merveilles qu’il avait rencontrées.
Ce périple est relaté dans « Le Devisement du monde ».
Libéré ensuite, il rentre chez lui. Il a 45 ans, se marie et aura trois filles. Il décèdera à l’âge de 70 ans.
Son histoire est un élément majeur de notre humanité. Il était à cheval entre deux mondes, deux époques.
Aujourd’hui toutes les recherches prouvent qu’il a bien vécu ce qu’il a écrit.
Marie Pierre Fourdinier, le 18/11/2025
UTL Pévèle Carembault
